Chapitre #2 : Le club (partie 1)

Publié le par Marie LC

Chapitre #2 : Le club (partie 1)
Au début, nous étions 4. Le Club des 4. Parce qu’on n’aimait pas les bouquins à la tranche verte. Un pied de nez à la lecture obligatoire de l'été imposée. Et je suis la seule fille du club depuis le début. C'était il y a plus de 25 ans.
C'est Ben qui a choisi toutes les musiques de cette soirée. Chris a, comme d'habitude, garni le bar. Ils sont arrivés ce matin, mais déjà la maison ne ressemble plus à rien. Elle a beau être immense cette baraque, pourtant comme à chaque fois, on reste dans la cuisine. C'est fou, les cuisines sont comme des aimants, comme si c'était là que tout devait toujours se passer, en tout cas les choses essentielles.
Ben nous raconte sa dernière histoire, son dernier naufrage amoureux. Ce type est beau, et je ne dis pas ça parce qu'il est mon ami. Grand, athlétique, des yeux verts à vous faire tomber à la renverse et un sourire juste digne d'une publicité. Son bras gauche est orné d'un tatouage maori. Un dessin magnifique et extrêmement viril. Il est en plus d'une rare élégance. J'ai dû le voir dans les postures les moins glamour possibles, y compris en chemise d'hôpital, les fesses à l'air aux urgences la fois où il s’était emplafonné un arbre avec sa 205, et même là, il garde ce je ne sais quoi d'élégant. Un truc à affoler les infirmières qui pourtant en ont vu bien plus que la moyenne.
Il venait de réussir à se dépêtrer des griffes d'une blonde filiforme qui, de rage, après qu'il ait eu le courage de lui demander de prendre ses affaires et de quitter son loft luxueux, avait saccagé sa voiture. Une voiture neuve, très cher, qui maintenant ressemblait à une vieille caisse à savon déglinguée. Elle ne l'avait pas raté, c'est certain. Un saccage démesuré à la hauteur de sa déception.
- Encore une malheureuse ! A ricané Chris.
- Rigole ! N'empêche, elle m'a filé une peur bleue. A rétorqué notre Ben.
- Ouvre une autre bouteille, et raconte nous les détails … On veut tout savoir ! ai-je ajouté en rigolant.
Je me suis installée sur l'un des tabourets seventies de Rose pour terminer le guacamole. Elle aurait adoré nous voir ici, tous les trois, dans sa cuisine. On a pactisé alors qu'on avait à peine 7 ans, un été au milieu des années 80. Nos parents ou grands-parents avaient tous une maison dans cette petite station balnéaire et on y séjournait la quasi-totalité de nos vacances d'été. J'ai le souvenir qu'on passait la majorité de notre temps ensemble, pieds nus, en maillots de bain, à nager, à pêcher des bigorneaux dans les rochers et à s'inventer des histoires. A se construire.
Ce pacte du club s'est scellé un après-midi dans le tumulus à côté de chez Rose. A la vie à la mort, en se piquant le doigt pour mêler nos sangs. Chris s'en souvient moins bien, il est tombé dans les pommes en voyant le sang jaillir de son index. On a dû appeler ses parents pour qu'ils le ramènent à la maison, parce qu'il était si pâle en revenant à lui qu'il nous avait fichu la trouille.
On s'est retrouvés chaque été là-bas pendant des années, même après la fac, quand est venu le temps des conjoints et des enfants. Même quand certaines des maisons ont été vendues, quand les aïeuls ont disparus. A chaque fois que le club était au complet, le monde n'existait plus vraiment en dehors de ces lieux, pour quelques jours ou quelques semaines au moins. Je ne suis pas certaine que c'était si facile à vivre pour les hommes et les femmes qui ont partagé nos existences à ces moments-là, mais pour rien au monde nous n'aurions renoncé à ce rituel des vacances ensemble. Et même si on se voyait très souvent en dehors de l'été, voir quasi quotidiennement pour certains d'entre nous, ces jours passés ensemble ont toujours été vitaux, comme une respiration, indispensables.
En résumé notre club est comme un être vivant.
Et j'observe avec une forme de gourmandise les trajectoires des uns et des autres. Enfin, maintenant je n'observe plus que celles de mes deux rescapés. C'est peut-être d'ailleurs par ce que nous ne sommes plus que trois, que je les observe avec encore plus d'acuité. Je ne voudrais pas en perdre un autre.
Pas eux, pas encore, c'est trop tôt. La famille de Ben avait la maison juste à côté de celle de ma grand-mère. Je ne me souviens pas exactement quand on s'est rencontrés, parce que probablement que l'on ne devait pas avoir plus de quelques semaines. Nous sommes nés en janvier tous les deux, la même année. Nos parents se connaissaient depuis l'enfance et naturellement il en a été de même pour nous. D'aussi loin que je me souvienne, nous avons toujours passé nos étés ensemble, mais aussi les vacances de pâques et parfois les beaux week-ends d'avant et d'arrière-saison. J'ai finalement partagé avec lui plus de goûters au Nutella qu'avec n'importe qui d'autre. Si les autres se sont ajoutés à notre duo, Ben et moi avons toujours formés une équipe à part dans le groupe. Il a été mon premier amoureux. A 4 ans, je voulais me marier avec lui, à 6 je le repoussais pour un petit hollandais de passage, et il avait son premier chagrin d'amour. A 17 ans, on a perdu notre virginité ensemble. C’était doux et tendre. On s’est à nouveau séparé et on s'est pardonné ça.
Ben est ce qu'on peut appeler un fort en gueule. Il a toujours quelque chose à raconter, un avis sur tout et sa voix et son charisme font le reste. Il est exubérant, raconte les choses avec une foule de détails dont parfois j'envisage que la moitié est sortie tout droit de son imagination. Quand il est parti, rien ne l'arrête et la pire commère du coin est battue à plat de couture. Cela dit, il en fait des caisses, mais les gens adorent. Les gens l’adorent tout simplement. Parce qu'en plus d'être un raconteur d'histoires, il se déplace comme un chat et déborde d'énergie. Une énergie farouche, animale qu'il déploie en toutes circonstances et plus particulièrement pour séduire. Les enfants, les vieux, les hommes et surtout les femmes.
Depuis toujours il passe sa vie à conquérir des femmes. Généralement elles sont belles, paraissent inaccessibles. Et d'ailleurs plus elles ont l'air inébranlables plus il déploie d'énergie. Ben est un chasseur. Et quand enfin il a touché au but, que la belle a cédé, il panique. Et alors, Ben déploie une autre énergie, considérable également pour faire échouer l'histoire. Je me demande si il a tellement la trouille que ça marche ou bien s'il s'ennuie. J'ai beau le connaître vraiment bien, je ne suis pas sure de bien savoir.
En tout cas, ça nous a valu des récits bien rocambolesques. Et parce que le club n'est pas juste l'occasion de se voir et de passer de bons moments ensemble, nous avons tous dû intervenir une fois au moins. Pour ma part, en général, je récupère les filles échouées sur les bords du roman sentimental de Ben. Elles pleurent souvent chez moi, dans ma cuisine. Je suis chaque fois navrée de voir à quel point ses conquêtes sont atomisées par la rupture mais je dois avouer que grâce à Ben, au fil des années, j'ai quand même gagné deux amies fabuleuses : Léa il y a 15 ans et Marjolaine il y a 5 ans. Ma cuisine n'était pas celle d'aujourd'hui, mais l'histoire des deux effondrées étaient à peu de choses près la même.
Chris, de son côté, a fait un parcours « sans faute ». Etudes brillantes, premier job ultra prometteur. Il s'est marié avec Lise vers 25 ans, après qu'ils aient eu deux enfants. Mais avec cette trajectoire si propre, si droite, si formelle, Chris a découvert qu'il s'ennuyait ferme. Sa femme, son boulot, ses collègues... Même ses mômes le faisaient « chier » nous a-t-il dit. Alors un jour où Lise et les enfants étaient en vacances chez ses beaux-parents, il s'est inscrit sur chat roulette. Ce truc improbable inventé par des cinglés d'internet qui permet de zapper le monde.
Un jour, l'écran s'est ouvert sur cette fille jolie comme un cœur, et si jeune. Il a craqué pour son beau minois. Ils ont échangé des mails, des coups de fil, plusieurs semaines. Et puis, sans rien dire à personne, il a pris un billet d'avion et est parti la rejoindre. Coup de foudre pour lui. Elle l'a présenté à ses amis, sa famille un peu plus tard. Il est resté. Puis au bout de quelques mois, elle lui a dit que sa venue avait changé sa vie, mais qu'elle aimait un autre homme qu'elle avait décidé d'épouser.
Elle lui a présenté sa cousine. Il est resté scotché au propre comme au figuré. Au point qu'il est quand même resté, avec elle, la cousine, moins jolie. Il ne sait toujours pas pourquoi. En quelques mois, le sexe est devenu carrément pas excitant, ses mômes finalement lui manquaient. Elle voulait se marier, avoir des enfants. Alors, il est rentré en France.
Le retour a été terrible. Une vie professionnelle à reconstruire parce que passer de cadre à un job pas terrible à l'étranger, et revenir c'est difficile. Ses mômes avaient grandi et lui en voulait. Cette partie de sa vie avait été comme une bouffée d'oxygène, mais l'oxygène se raréfie, et revenir dans la pollution parisienne, c'est pénible. Cette histoire l’a rendu plus calme. Il a également trouvé une sorte de distance vis-à-vis des choses qui lui va bien. Et moi aussi. Du coup, je peux le saouler avec mes milliards de questions, il ne s’impatiente plus.

Full Power.
Roman. Chapitre #2- Le Club (partie 1) - MLC

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