La pâtisserie #2

Publié le par Marie LC

La pâtisserie #2
J'ai emprunté le vélo de Larry, mon propriétaire, et j'ai filé au marché à 5km. Bon, filé est un bien grand mot. Ce deux roues était plus vieux que moi et donnait l'impression d'avoir fait la seconde guerre mondiale. Vu qu'on avait passé la troisième, je vous fais pas un dessin. Les jardins avaient fleuris depuis la guerre et ceux qui avaient la main verte tiraient bien leur épingle du jeu. Bizarrement l'humanité avait passé des décennies à tartiner la planète de pesticides et maintenant que ça n'existait quasiment plus, les potagers avaient l'air bien plus beaux. Un brin anarchique c'est sûr, mais les plantes étaient plus belles, plus racées. C'est étrange. Le goût avait changé aussi. Ou bien peut-être était-ce du au fait qu'à un moment nous avions craint de plus rien avoir à manger...
J'étais arrivée assez tôt, le jour à peine levé. Les commerçants commençaient à peine à déballer. C'est fou comme la physionomie des marchés avait changé. Avant, ça foisonnait d'étals, plein à craquer de marchandises. Aujourd'hui, un gros marché se résumait à une dizaine de vendeurs. Majoritairement de fruits et légumes. Un peu de fromage et quelques pièces de viandes. On sentait que s'exposer pouvait encore représenter un risque.
J'ai raflé tout ce que je trouvais. Fraises, melons, carottes. Et négocié le même stock pour dans deux jours. Le type m'a regardé comme si j'hébergeais une troupe de théâtre.
Sur le chemin du retour, je me suis arrêté à la ferme des Lodges. Ils avaient réussi à conserver des vaches et fournissaient en lait tous les environs.
Elie avait dans les 65 ans. Elle avait un visage fin, avec de grands yeux bleus. Elle avait du être vraiment belle dans sa jeunesse.
- Ma petite, tu vas faire quoi avec tout ça ?
- Je vais ouvrir une pâtisserie. J'ai repris le restaurant de Larry, au bout de la rue Churchill, vous savez celui qui est maintenant juste au bord de la plage.
- Ah ouais... ?
Elie m'a regardé comme si j'étais cintrée.
- Elie, j'ai de quoi vous payer vous savez, et la livraison aussi.
- Comment une petite citadine comme toi a bien pu atterrir ici avec cette drôle d'idée en tête ?
J'ai souri.
- C'est une longue histoire Elie. Le monde d'avant n'existe plus. J'ai passé les première années de ma vie dans un bureau à produire des concepts. Puisque j'ai une seconde chance, je veux nourrir les gens. Vous comprenez ?
- Ouais...
J'ai bien vu qu'elle était sceptique. Ma petite entreprise ne semblait pas la convaincre.
- Elie, cet après-midi, c'est possible ?
- Oui, je vais demandé à Georges de vous apporter ça à midi. Il sera content de boire un coup avec Larry de toute façon.
- Merci Elie.
Je suis remonté sur mon vélo, chargé à bloc des courses du marché, et je me suis élancée vers le restaurant.
La route était à moitié défoncée, du coup, impossible de rouler à vive allure. Sur les bords de la route il y avait une succession de maisons délabrées et quelques unes qui reprenaient vie. Des gens revenaient vivre ici. Tant mieux. Avec ceux qui étaient restés, ça finirait par faire une jolie communauté. Je comptais bien la dessus.
Au bout de la rue, j'ai aperçu mon « sdf »déjà collé à la façade. Il était à peine 8h. Je me suis demandé où il dormait. Il portait ce drôle de costume noir, avec une chemise blanche. Pour un type qui passait sa journée assis dehors, avec une barbe de fou, sa tenue dénotait. Je me suis arrêtée devant lui.
- Bonjour,
Regard perçant...
- Je m'appelle Cassandre, et vous ?
- Jackson
- Hé ! Enchantée Jackson.
Regard perçant...
- Bon, ok, j'ai du boulot, je vous laisse.
J'ai déchargé les sacs dans la cuisine. Et ramené le vélo à Larry. Il était occupé à ranger son atelier.
- Larry, Georges va venir me livrer du lait vers midi. Vous serez là ?
- Et où tu veux que je sois ?
- J'en sais rien...
- J'aime bien Georges. C'est un type bien.
- Ok
- Pour le jardin, tu vas commencer par quoi ?
- He bien, faut que je vous montre le plan d'aménagement...
- Le plan de quoi ?
Bon, ma logique d'ingénieur se heurtait à la conception de Larry... On avait souvent ce genre d'échanges depuis que j'étais arrivée ici. Je crois qu'il était persuadé que j'allais me planter, que ma venue ici n'était que la virée d'une citadine larguée par la guerre. Que je ferais juste un aller/retour. Paumée et en perte de repères. Il aurait pu avoir raison. Mais, je savais exactement ce que je faisais là, je savais que c'était exactement ma place. Au bout de cette rue, au milieu de ces gens. Au milieu de ce que cet endroit serait bientôt. J'avais une idée assez précise de ce que ça allait donner. J'espérais juste ne pas me planter.
Je suis retourné dans le restaurant. J'ai commencé à laver les fruits et j'ai démarré la confection de la pâte à tarte.
- Cassandre ?
- J'ai reconnu la voix.
- Je suis au fond, dans la cuisine, entre !
- Salut !
Alice avait un visage d'ange, une petite vingtaine d'années, et quelques kilos en trop. Ses boucles rousses lui tombaient sur le front et elle passait son temps à souffler dessus en levant les yeux. Ca lui donnait un air enfantin.
- J'peux t'aider ?
- Oh, he bien... Oui. Tu veux éplucher les carottes ?
- Tu ouvres quand ?
- Demain.
- Et tu vas commencer par quoi ?
- Smoothies, milk -shake, tartes et carrot's cake. Juste ça. C'est samedi demain. Il y aura un peu de monde à passer. On va voir ce que ça va donner sur le week-end.
- Cassandre, si tu veux, je peux venir t'aider ? J'ai rien d'autre à faire de toute façon. Si tu as du monde, je serais utile et si tu as personne, je te tiendrais compagnie.
- Sympa ! Tu envisages donc qu'il n'y ait personne à venir ?
- Arrête, c'est pas ce que je voulais dire. Juste que je serais là...
J'ai ri. Alice était comme un vent frais. Nous nous étions rencontré le premier jour où je suis arrivé. C'est elle qui m'avait indiqué le restaurant et comment s'appelait le propriétaire. D'une certaine manière, elle m'avait ouvert la porte.
- Ok jeune fille, viens à 9h alors. En attendant, râpes ces carottes très finement. Et mets les dans le récipient là-bas. Filme le tout et colle moi ça au frigo.
- Super !
Le sourire d'Alice était comme un rayon de soleil. Pourvu que demain, ma première journée soit aussi chouette. Le week-end dernier, j'avais compté près de 400 personnes à passer devant le restaurant. Sans compter les enfants.
Une longue journée s'annonçait devant moi avant d'ouvrir les portes.

Publié dans Ecriture, Bordel

Commenter cet article