La pâtisserie

Publié le par Marie LC

La pâtisserie

Nouvelle. Chapitre 1.

Le monde avait basculé dans le chaos depuis de longs mois déjà. Tous les systèmes sociaux étaient en perdition, voir carrément anéantis. Nos boites avaient mis la clés sous la porte et clairement, j'avais l'impression de revenir 20 ans en arrière. La guerre avait été éclair mais les dégâts sur les économies occidentales sans aucune mesure. Tous les systèmes bancaires s'étaient écroulés si vite que personne n'avait rien sauvé. Il y avait eu tant de morts que l'espace et la terre n'étaient plus un bien précieux ni même un enjeu. De toute façon, pour quoi faire ?
A la fois, tout était complètement incertain, à reconstruire et pourtant un champ de possibilités infini s'offrait à nous. Malgré la crise économique monstrueuse, malgré la violence qui s'était abattue sur le monde comme jamais, malgré les millions de morts, nos familles décimées, malgré le chaos des rares transports, malgré la disparition d'internet et de tout système de communication à l'exception du téléphone de cuivre. Malgré tout ça, j'avais la sensation que des choses étaient possibles.
Je crois qu'au fond, contrairement à beaucoup de gens, je voyais ça plutôt comme une chance. L'occasion de reprendre tout au début. Peut-être que ma vie d'avant n'avait finalement rien d'intéressant.
On était attablé avec ma petite tribu, ils discutaient de ce qu'ils allaient entreprendre pour remplir le frigo. Des avantages d'aller à tel endroits, de travailler pour telle personne. Et je me suis rendue compte que je n'avais pas ma place dans ce nouveau système, même amical. J'ai ramassé mes fringues par terre, embrassé l'homme qui partageait ma vie par habitude, et je suis sortie de la maison.
J'ai marché plusieurs semaines et j'ai su que c'était ici que démarrait la seconde moitié de ma vie. J'ai choisi cet endroit, je ne sais pas pourquoi. Une sorte d'évidence. Un sentiment à contre-sens. Il y a longtemps en regardant les photos de villes comme Detroit à moitié vidée de ses habitants, je me disais que ça devait être terrible. Aujourd'hui tout ressemble à la partie abandonnée de Detroit. Sans doute que du coup, plus rien ne fait peur.
Le proprio de l'immeuble m'a laissé la boutique et l'appartement à l'arrière avec pour seul loyer l'obligation d'entretenir les locaux et le jardin. De toute manière, je crois que le simple fait que je sois présente lui convenait parfaitement. Le vieil homme m'a offert un thé et m'a demandé ce que je comptais faire. Il a souri. « Des gâteaux ? Mais pour qui ? ». J'ai ri. Il avait raison. Dans un monde en vrac, ou plus rien n'a de sens qui voudrait faire de la pâtisserie ?
Le pignon de l'immeuble donnait sur la mer de cette vieille station balnéaire. Et la façade de la boutique était la dernière avant la langue de sable blanc. Les rares voitures encore en circulation ne venaient plus jusqu'ici depuis des lustres. Les habitants profitaient toujours de la plage mais plus d'une manière sportive que comme un lieu de villégiature. Et les quelques rares touristes qui existaient encore ne venaient sans doute pas jusqu'ici. Je ne savais pas pourquoi mais j'avais la sensation que j'avais raison. De toute façon, je m'étais trompé tellement de fois dans ma vie qu'une fois de plus ou de moins n'avait pas grande importance.
J'ai commencé par nettoyer la boutique. Les murs, les sols, les sanitaires, les frigos. Rien n'avait servi depuis 2 ans. Il y avait de la vaisselle, des ustensiles. Les fours fonctionnaient. Au bois. On avait réussi à garder, je ne sais pas comment, l'électricité, mais le gaz et le pétrole étaient carrément une denrée rare, réquisitionné par l'état pour les hôpitaux. Et franchement, même comme ça, des gens mourraient dès que c'était un peu compliqué. Tu parles d'une décroissance !
Et puis j'ai attaqué la façade. Le bois était d'un rouge passé. Les embruns, le soleil assassin, et le manque d'entretien avaient donné cette patine incroyable. Les lettres sur la façade n'étaient pas au complet et ça donnait « patis rie ». Je me suis dit que je verrais ça plus tard. Fallait que je trouve un nom. Et je n'étais pas encore fixé sur ce point là.
Collé à la façade un type avec une barbe hallucinante m'a regardé m'activer ces premiers jours. Il s'est décalé légèrement, à la limite de la façade vide d'à côté. J'avais beau lui dire bonjour, il ne me répondais jamais. Mais je sentais son regard suivre ma folie ménagère. J'aurais bien dit que c'était un sdf, mais aujourd'hui presque la moitié de la planète était sans domicile, sans attache. Et ceux qui savaient où aller avaient déjà de la chance.

Publié dans Ecriture, Bordel

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Quidu 03/06/2014 00:03

Intéressant....